L’ASCENSEUR SOCIAL

Chronique n° 67 du 14 juin 2019

L’ascenseur social

Avec notre nouveau président nous vivons dans la frénésie des réformes. L’Education Nationale lui échappe car depuis que je la pratique depuis presque quatre-vingts ans elle est en réforme permanente : presque chaque ministre cherche à appliquer sa vision de ce qu’elle doit être.

Autrefois

Du temps, il y a bien longtemps, où les humains vivaient en tribus nomades de la cueillette de la chasse et de la pêche comme il en existait encore récemment dans certaines forêts profondes, l’éducation des enfants était simple. Il n’y avait ni

Suspension

lecture ni écriture à apprendre, pas plus que des maths ou de la grammaire. L’éducation se faisait naturellement et sans effort par imitation des adultes jusqu’au jour où arrivait pour les jeunes le moment de passer les épreuves, non du bac, mais d’initiation qui en faisaient des adultes. Alors ces jeunes adultes servaient a leur tour de modèles à la génération suivante. Et ainsi de suite. C’était l’éducation et l’instruction par l’exemple.

Maintenant

A partir du moment où les tribus se sont sédentarisées pour donner des civilisations, des besoins nouveaux sont apparus pour chiffrer les récoltes, relever l’impôt et faire du commerce. Dans l’antiquité en même temps que l’écriture est apparue une nouvelle classe, par exemple celle des scribes en Egypte et des lettrés en Chine. Les anciens ont dû transmettre à quelques jeunes ces nouvelles techniques, d’où la nécessité de créer des écoles plus ou moins formelles.

Au fil du temps avec l’arrivée de religions complexes la somme des connaissances à savoir par les dominants et leurs assistants, prêtres et fonctionnaires, a augmenté. Les écoles se sont perfectionnées. Plus tard le développement de la

Dispersion aléatoire

littérature, des sciences et des techniques les a fait évoluer vers ce que nous connaissons aujourd’hui.

Dans son sens large le mot Ecole englobe tous les lieux où l’on enseigne, les écoles, les lycées, les universités, les grandes écoles. En France l’Ecole est gérée par le Ministère de l’Education Nationale. Il dit ce que l’on doit apprendre (les programmes) dans les écoles élémentaires, les collèges et les lycées, et comment on doit l’apprendre dans les établissements publics et privés afin que les connaissances soient uniformes dans toute la France dans un souci d’égalité.

Education et instruction

Le Ministère de l’Education Nationale est bien mal nommé. Il devrait s’appeler le Ministère de l’Instruction Nationale car dans son école on n’y éduque guère, mais cela ferait moins ‘noble’. Autrefois, dans mon enfance et auparavant, l’éducation était le rôle des parents bien qu’à l’école primaire dite aujourd’hui élémentaire il y ait eu des leçons de morale qui ont été supprimées en 1968. L’éducation n’a rien à voir avec la connaissance. Elle dit seulement comment se comporter dans la société pour bien vivre avec ses contemporains parents ou étrangers. Elle est négligée depuis longtemps par l’institution au profit de l’instruction qui n’est qu’un empilement de connaissances. Mis à part le fait que la vie en groupe dans les classes socialise naturellement les futurs citoyens, l’institution n’apprend pas à vivre. Elle ne dit pas comment on tient un budget,

Convergence sur fond noir

comment on élève les enfants ni quels sont les devoirs des parents vis à vis de ceux-ci.

La méritocratie républicaine

En gros, l’Ecole telle que nous la connaissons a été conçue au dix-neuvième siècle officiellement dans une louable intention : permettre aux gens du peuple (la France d’en bas, le petit peuple, la populace) de s’instruire, c’est à dire de savoir lire, écrire et compter pour comprendre le monde dans lequel il vivait. Officieusement, elle a été créée au moment de la révolution industrielle avec l’arrière pensée que des gens instruits seraient plus efficaces dans l’industrie que des gens ignares. Dans la foulée on a inventé la méritocratie républicaine qui consistait à sélectionner dès l’école primaire les élèves les plus ‘méritants’ pour leur permettre, en leur accordant des bourses, de s’élever dans la pyramide sociale pour devenir professeurs, ingénieurs, médecins, avocats, c’est à dire rouages pour servir dans une société libérale en plein développement. La sélection était dévolue aux instituteurs des écoles communales qui décelaient les ‘meilleurs élèves’ de milieu modeste et leur faisaient obtenir une bourse conséquente pour poursuivre leurs études au lycée.

Convergence sur fond blanc

C’est ainsi que Camus dont la mère était analphabète et le père guère mieux est devenu philosophe. C’était ce qu’on appelle aujourd’hui l’ascenseur social.

La mentalité d’alors qui existait à tous les étages de la société était simple et sans problème : si les élèves ne réussissaient pas à l’école c’est qu’ils étaient feignants, s’ils réussissaient c’est qu’ils étaient travailleurs d’où la notion de mérite et la double peine : « si tu ne réussis pas on te punit pour t’apprendre à vivre, si t’es intelligent on te récompense et te glorifie ». L’idée d’alors était : « on est responsable de ce qu’on est » qui est toujours celle de la droite pure et dure. Elle justifie ainsi les inégalités sociales et évite de se poser des questions.

Cette technique de sélection avait un danger : que les individus sortis de leur ‘crasse’ initiale n’épousent la cause des ‘va-nu-pieds’ dont ils étaient issus, aussi pour éviter cet écueil tout le long de leur scolarité on les flattait lors des distributions des prix en leur serinant qu’ils parvenaient où ils étaient par leur

Etoile végétale

mérite. Or il y a mérite lorsqu’il y a effort, mais ces gens supérieurement intelligents et naturellement travailleurs apprenaient facilement car leurs potentialités étaient un don de naissance donc sans mérite. Une propagande habile leur faisait oublier cela. Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Les bourgeois dominants connaissaient leur La Fontaine par cœur et les gens issus de la méritocratie oubliaient généralement d’où ils venaient pour épouser la cause de leurs flatteurs, et puis, comme dans le fond ils étaient soumis aux sentiments du commun, l’attrait de l’argent et des honneurs les poussaient à oublier leurs origines et à les taire pour cacher la honte qu’elles leur inspiraient. Oublier ses origines est un phénomène bien connu. De tout temps et partout. Il n’y a pas eu pire garde-chiourme pour ses anciens compagnons de misère que le contre-maître sorti du rang.

Cet écrémage ne concernait que quelques pour cents d’une classe d’âge. Les autres élèves étaient divisés à leur tour en deux catégories : une petite part était dirigée vers les Cours Complémentaires et les Ecoles Primaires Supérieures pour passer le brevet élémentaire, puis entrer dans des écoles de métier ou éventuellement passer le concours de l’Ecole Normale d’Instituteurs. Le reste, la grande majorité, passait le Certificat d’Etude ou non et entrait à treize ans en apprentissage ou directement dans la vie active comme ouvrier d’usine ou agricole et s’incorporait au peuple des sans grade.

L’école n’était pas mixte. Ce système fonctionnait pour les garçons. Il n’y avait pas de promotion républicaine pour les filles du peuple. Les bourgeois

Marguerites blanches

pensaient que leur destinée était de devenir ménagère pour peupler la France de futurs petits soldats. A la rigueur on en avait besoin comme domestiques, couturières, infirmières ou sténo-dactylos.

Il va sans dire que les enfants, mâles ou femelles, des quartiers bourgeois ne suivaient pas ces cursus. Leurs parents avaient les moyens, que les enfants soient bons ou mauvais à l’école, de leur offrir des études longues. Ils n’attendaient pas après la paie de leur progéniture pour faire bouillir la marmite. La biographie d’un personnage comme l’artiste Sacha Guitry ou celle de Marie Curie en atteste.

L’école et les enseignants de l’époque de la méritocratie républicaine jouissaient d’un grand prestige auprès de tous les publics du haut en bas de la pyramide sociale. Le jugement d’un professeur ou d’un instituteur était rarement remis en cause par les parents.

La fin de la méritocratie républicaine

Le système a bien fonctionné jusqu’à la seconde guerre mondiale. Après celle-ci, pour répondre à la complexification du monde du travail, de bonnes âmes ont souhaité que la majorité des enfants quelles que soient les conditions sociales de leurs parents puissent accéder à des études supérieures pour s’élever dans la pyramide sociale. C’est ce qu’on a prôné sous le vocable ‘d’égalité des chances pour tous’. Pour cela la scolarité obligatoire a été portée à

Champignons

seize ans, c’est à dire au niveau de la première de lycée, alors que le vœu des bonnes âmes était de la porter à dix-huit. Pour toutes sortes de raisons, dilution des bourses, manque de moyens pour accueillir convenablement tous les élèves dans les lycées collèges et facultés, inadéquation entre la formation des profs et les besoins pédagogiques des enfants des classes modestes, vie d’aujourd’hui, échec du système à motiver les élèves, élucubrations hasardeuses et incongrues de spécialistes auto proclamés de la pédagogie, dénigrement systématique du corps enseignant pendant une période par certains médiats, paupérisation d’une partie non négligeable de la population, constitution d’une économie parallèle dans les banlieues, dévaluation de l’autorité, déficit de culture des enfants des classes modestes, hétérogénéité des capacités intellectuelles des élèves, concurrence acharnée des rejetons de milieux favorisés, etc., les espoirs mis dans la démocratisation de l’enseignement ont été déçus. Il n’y a plus de méritocratie républicaine et l’ascenseur social ne fonctionne plus. On trouve peu d’appelés de milieux modestes dans les ‘élites’, sauf peut-être quelques individus exceptionnels surtout des filles qui sont souvent bloquées par un ‘plafond de verre’. La démocratisation et le brassage attendus de la société ont échoués.

Finalité et échec de l’Ecole Contemporaine

Les sociétés occidentales dites aussi sociétés développées qui assurent en principe le bien-être de leurs citoyens ont besoin de personnel qualifié pour faire fonctionner les différents ministères, les services de santé, le commerce et l’industrie ces pompes à fric qui enrichissent toujours plus les actionnaires. Dans le monde concurrentiel et inhumain qu’il faut espérer provisoire et qui est le nôtre, il faut affûter les connaissances de jeunes

Araignées végétales

chercheurs souvent mal payés mais dotés d’une bonne dose de vocation dans les sciences et les technologies nouvelles ou non pour continuer de créer des innovations dans tous les domaines qui permettront à notre pays de ne pas être noyé scientifiquement et commercialement sous le flot des nouveautés étrangères et survivre.

Plus le temps passe, plus les connaissances s’accumulent, plus le monde se complexifie, plus les études doivent durer et plus il faut de jeunes pour les dominer et être efficaces. Les élèves doivent apprendre en quelques années ce que l’humanité a mis des millénaires à découvrir. Ce n’est pas donné à tous. C’est le rôle de l’école de former tout ce monde. Dans l’idéal, pour réaliser pleinement cet objectif il faudrait qu’il n’y ait pas de gâchis de matière grise. Quand on sait que vingt-cinq pour cent d’une classe d’âge arrive en sixième sans savoir ni lire ni compter au sens plein des termes, où est l’égalité des chances pour tous ? Est-ce un échec de l’école ou un manque de qualité de la matière grise rejetée ?

Que deviendront ces gens modestes dans une société où petit à petit, grâce à l’intelligence artificielle, tous les emplois répétitifs ou considérés comme sans valeur seront automatisés ? Auront-ils le droit de vivre ?

Prochaine chronique le 28 juin 2019

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