RESPECTABILITÉ : LA GRANDE ILLUSION

Chronique 54 du vendredi 14 décembre 2018

Respectabilité : la Grande Illusion

Petites histoires de justice

Je n’ai jamais été juré. Ce que je sais des délibérations d’un jury d’assise c’est par ce que j’en ai vu au cinéma. Est-ce réel ou irréel ? Peu importe, c’est une

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trame qui me permet d’imaginer les deux scènes suivantes qui a priori sont  vraisemblables.

Première scène : on juge un homme et une femme que des femmes accusent de viol en réunion. Le président du tribunal qui préside la délibération tempère les jurés qui seraient un peu acharnés dans leur volonté de condamner l’accusé : «  vous allez délibérer dans cette pièce pour dire si, en votre âme et conscience, les accusés sont coupables ou non. Si vous décidez qu’ils ne sont pas coupables, ils seront acquittés. Dans le cas contraire la loi sera appliquée

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avec plus ou moins de rigueur en tenant compte de votre avis. J’attire votre attention sur le fait que l’homme que vous allez juger est honorablement connu, qu’il est bon mari bon père, qu’il est un élu de la république et que par conséquent sa parole est crédible lorsqu’il nie ce dont on l’accuse, alors que celle des femmes comme l’a montré l’avocat de la défense est sujette à caution. Surtout n’oubliez pas que l’accusé est un représentant de la République tout à fait respectable et  qu’une condamnation qui est aussi un avilissement rejaillirait sur celle-ci, ce qui ne serait bon ni pour l’un ou ni pour l’autre par les temps qui courent. Après cette entrée en matière qui n’est pas faite pour vous influencer, nous pouvons nous mettre au travail ».

Deuxième scène : on juge un jeune Français né de parents Algériens qui nie avoir violé et tué une jeune femme. Le président du tribunal avertit avant la délibération : « je vous rappelle les faits. Le jeune Mohamed âgé de dix-sept ans a été arrêté non loin du lieu du crime alors qu’il semblait vouloir se dissimuler. On n’a retrouvé sur la scène de crime ni son ADN ni ses empreintes. Il n’a jamais eu de

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problème avec la police et c’était un bon élève mais peut-être a-t-il mis son intelligence au service de ses turpitudes. Il a pu enfiler un préservatif et mettre des gants. Il n’y a pas de témoin et l’accusé n’a pas d’alibi. Ce sont des preuves suffisantes de sa culpabilité. Son acquittement dans le doute ajouterait de l’eau au moulin de ceux qui accusent la justice d’être laxiste mais aussi donnerait à tous les jeunes issus comme lui de l’immigration l’impression d’une impunité lorsqu’ils commettent des actes condamnables. Je ne cherche pas à influencer votre jugement. Ces paroles sont une simple mise en garde contre de possibles égarements avant de commencer la délibération ».

Devant la police et la justice il vaut mieux être respectable que quelconque. Les ex-présidents de la République accusés de turpitudes sont gênés un

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moment, mais ils finissent toujours par s’en sortir indemnes.

Souvenirs de jeunesse

Cela a commencé à la maternelle. Le jeune Lafleur était intelligent, beau, bien habillé et sage en classe. Il était le chouchou de la maîtresse. Par contre, il était odieux avec les autres enfants pendant les récréations lorsqu’il était en dehors du regard des institutrices. Il faisait pleurer les filles, faisait punir des garçons à sa place en menaçant les témoins de ses actions violentes. Il n’était jamais réprimandé, il était respectable !

A l’école, en ce temps-là, il y a plus de soixante dix ans on ordonnait dans chaque classe les élèves du premier au dernier à la fin de chaque mois. On disait qu’on classait les élèves. Gloire au premier ! Honte au dernier !

Au cours moyen deuxième année avant d’entrer en sixième j’ai un jour été deuxième de la classe ce qui a fait un énorme plaisir à ma mère qui aurait voulu que je devienne ‘quelqu’un’. L’instituteur, monsieur Lamour répartissait chaque mois les élèves dans la

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classe en fonction de leur rang. Je me suis donc trouvé à côté du premier. Il s’appelait Troobridge. Monsieur Lamour avait une drôle de façon de faire : à la fin du mois il disait aux élèves de rapprocher les tables et pour s’éviter du travail il faisait faire les moyennes par ceux-ci sous le contrôle des voisins. Je me suis donc trouvé entre le premier et le troisième. Au bout d’un certain temps ils ont commencé à marchander avec un naturel qui sentait son habitude : tu m’ajoutes un point en telle matière et moi je t’ajoute un point en telle autre et ainsi de suite. J’ai voulu participer au marchandage. Je n’appartenais pas à leur monde. Ils m’ont rembarré. Je les ai dénoncés. A la fin du mois suivant je me suis retrouvé au fond de la classe. On n’a plus fait les moyennes nous-mêmes et on n’a plus changé de place. Les premiers sont restés les premiers même sans magouiller. Ils étaient intelligents et

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respectables. Mais même intelligents et respectables, ils ne pouvaient pas s’empêcher de magouiller. Ils promettaient !

Dans ces temps lointains le lycée allait de la sixième à la terminale. Peu d’élèves y entraient, cinq ou six au maximum sur une classe de cours moyens de trente élèves et peu d’entre eux arrivaient en terminale. ‘L’écrémage’ était brutal. Parmi les autres certains filaient au cours complémentaire pour passer le brevet, les autres ‘montaient’ dans la classe dite de fin d’étude pour passer le certificat d’études et entrer ensuite dans la vie active. Ma mère se débrouilla pour que j’entre au lycée. Je n’y étais pas très heureux. J’avais une place médiocre. Ce qui m’étonnait énormément c’est que des élèves habituellement bien notés dans l’année rataient leurs examens de fin d’année, alors que bien qu’élève médiocre, j’étais reçu au grand dam du corps enseignant. Ce n’est que bien plus tard, étant enseignant moi-même, que j’ai compris que ces élèves malchanceux trichaient toute l’année et se trouvaient démunis devant les sujets d’examen. Ils étaient plains par les profs qui ne comprenaient pas. En trichant discrètement, insoupçonnables, ils s’étaient rendus respectables.

Faits divers

Depuis quelques années l’église catholique est secouée par des histoires de mœurs. Comment des hommes dont la soutane est le symbole même de la respectabilité ont-ils pu jouer à touche-pipi et même violer les petits enfants qui leur étaient confiés sous l’œil de Dieu, symbole suprême de la respectabilité.

Des gens tout à fait respectables font la même chose dans l’éducation nationale et dans les familles.

Qu’y a-t-il de plus respectable qu’un homme politique qui a réussi à devenir ministre ou président de la république ? Et pourtant malgré toute leur

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respectabilité on s’aperçoit qu’ils peuvent être mesquins, voleurs ou mauvais citoyens. Cela provoque toujours un scandale dans les médiats qu’on cherche à étouffer.

La respectabilité, c’est quoi ?

C’est une vertu inventée dans notre société par les dominants. Ils disent la posséder de droit soit par leur fonction, soit par leur position, soit par leur richesse. Ils s’en vêtent comme d’une cuirasse pour se mettre à l’abri, eux et leurs compères, des éventuelles accusations justifiées de turpitudes par quelque dominé qui pourrait porter atteinte à leur réputation. Ces accusations correspondent au crime de lèse-majesté de l’ancien régime transposé en démocratie libérale. Elles s’appellent aujourd’hui diffamation ou outrage suivant qu’elles visent une personne privée ou à un représentant de la loi. Elles sont punies par celle-ci ! Il faut être particulièrement sûr de son bon droit et avoir un bon avocat pour les porter.

Cette notion particulièrement floue est totalement intégrée par beaucoup de dominés : « vous vous rendez compte de ce qu’a fait tel médecin ou tel homme politique. On n’aurait jamais cru ça de lui. ». Sous entendu : avec sa respectabilité il était au-dessus de tout soupçon.

La respectabilité, une illusion

Il y a certainement des dominants respectables en qui on peut avoir toute confiance, mais croire qu’une personne est respectable parce qu’elle le proclame à cause de sa richesse, de sa position ou de sa fonction est un leurre. Avant de lui accorder ce statut elle doit faire ses preuves. Comment séparer le bon grain de l’ivraie ? Donc méfiance, méfiance, méfiance !

Beaucoup d’hommes ont un sexe qui s’agite dans leur pantalon. Le fait de l’enfermer sous une soutane ne calmera pas son agitation et si l’envie est forte et les circonstances sont favorables alors l’homme

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possesseur du sexe, soutane ou pas, passera à l’acte. Au diable la morale. « Ma respectabilité me protégera ! ». Ce raisonnement a marché longtemps, fonctionne et fonctionnera toujours tant que le cerveau humain restera ce qu’il est.

Pourquoi les tricheurs et les pervers dont nous avons fait la connaissance au début de cette chronique changeraient-ils s’ils occupent une position dominante ?

Pourquoi les gens qui ont accumulé de la ‘respectabilité’ ressentent-ils souvent en même temps des sentiments d’invincibilité, de toute puissance et surtout d’impunité méritée ? Pourquoi se débattent-ils comme de beaux diables lorsqu’ils sont démasqués et se présentent-ils sans scrupule comme des victimes de complots créés pour leur nuire et attenter leur honorabilité ? Sont-ils conscients ou inconscients de leur immoralité ?

Savent-ils que la morale, ça existe ? Croient-ils que la morale est faite pour les autres ?

Prochaine chronique le vendredi 28 décembre 2018

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